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Le combat des chefs

26 avril 2011

Ce que Wikipédia ne vous dit pas sur l’affaire du Rainbow Warrior…

Le combat des chefs - Astérix et ObélixL’idée de ce billet m’est venue fin février, les dirigeants du PS se déchirent depuis de nombreuses années, et à quelques mois de la primaire socialiste, l’actualité de ce parti sera croustillante. Mais voilà, au moment d’écrire ces lignes, la zizanie s’est aussi emparée de l’UMP…Comme dirait le grand Jacques, mon affaire a fait pfffffouuuuttt…

Je voulais revenir sur l’affaire du Rainbow Warrior pour montrer que l’ambition personnelle d’un dirigeant politique peut le conduire à livrer un véritable combat des chefs, dans son propre camp, et jusqu’au point de nuire aux intérêts de la nation, pas moins que ça.

Coups et blessures - Roland DumasRoland Dumas, qui vient de passer chez Laurent Ruquier pour faire la promotion de son dernier livre : « Coups et blessures », y a évoqué cette affaire, je saute donc sur l’occasion pour vous refiler mon billet…En passant, si vous êtes passionné de politique française, je vous recommande de voir la prestation de Dumas dans On n’est pas couché…C’est TRÉS sympa, TRÉS passionnant (émission du 23 avril, à partir de la 35ème minute).

Vous connaissez tous l’affaire du Rainbow Warrior, cette histoire des services secrets français qui, en 1985, ont fait couler le bateau de l’organisation écologique Greenpeace, le « Rainbow Warrior », qui était au mouillage en Nouvelle-Zélande pour dénoncer et empêcher les essais nucléaires français dans le Pacifique, à Mururoa. Ce que ne dit pas Wikipédia, ni les autres, c’est que les faux époux Turenge qui ont placé la bombe à partir d’un bateau pneumatique (le chef de bataillon Alain Mafart et la capitaine Dominique Prieur), n’auraient peut-être pas été démasqués par la police Néo-Zélandaise sans l’intervention de Pierre Joxe, alors ministre de l’intérieur français…

Rainbow Warrior - GreenpeaceCharles Hernu, ministre de la défense, dont dépend la DGSE (services secrets français) a commandité cette opération avec l’autorisation de François Mitterrand. La chef de cette mission, la capitaine Prieur a téléphoné aux services secrets français à partir d’une cabine téléphonique publique à Auckland pour organiser l’évacuation du commando après avoir coulé le Rainbow Warrior.

La Nouvelle-Zélande, qui n’a pas encore démasqué les faux époux Turenge, a saisi Paris afin d’identifier le numéro de téléphone qu’avait composé Prieur. Pierre Joxe, pour savonner la planche de son collègue au gouvernement, a confirmé à son homologue Néo-Zélandais, après enquête, que le numéro de téléphone était un numéro de la DGSE. Voilà comment « l’autre bombe » a explosé et entraîné la démission de l’amiral Pierre Lacoste et de Charles Hernu, rival de Pierre Joxe au sein du PS…

On connait les conséquences de cette trahison de Joxe, notamment les difficiles relations diplomatiques qui s’en suivirent avec la Nouvelle-Zélande…

Le bon, la brute et le truand

5 commentaires
  1. Leduc permalink

    Quelles sont vos sources ? (Je parle notamment de votre accusation contre Joxe.)

    • Cette affaire a éclaté au grand jour peu après l’arrestation des faux époux Turenge en 1985 (affaire du Rainbow Warrior).
      Lors de l’arrestation des faux époux Turenge à Aukland, la Nouvelle-Zélande a adressé à la France une demande officielle à travers le circuit diplomatique pour connaitre l’origine d’un numéro de téléphone français, sans préciser pourquoi bien évidemment. Ce numéro venait en fait d’être composé par Dominique Prieur dans une cabine téléphonique d’Aukland. Le Ministère de l’Intérieur français a indiqué à ses homologues néo-zélandais qu’il s’agissait d’un numéro de la DGSE. Les faux époux Turenge, venaient de se faire démasquer. C’est comme ça qu’est né le plus gros incident diplomatique entre la France et la Nouvelle-Zélande. Tous les détails de ce dossier ont été révélés par les médias (notamment néo-zélandais), la France a dû présenter des excuses publiques et officielles, mais aussi payer des gros dédommagements (officiel ça aussi). Pierre Joxe, alors Ministre de l’intérieur, qui a «innocemment» indiqué que le numéro de téléphone était un numéro de la DGSE, ne pouvait ignorer le lien entre l’explosion du Rainbow Warrior et la demande de la Nouvelle-Zélande. La guéguerre entre Joxe et Hernu était notoirement connue, tout comme Sarkozy et De Villepin aujourd’hui, ou bien Hollande et Aubry…Les faux époux Turenge ont publié Carnets secrets d’un nageur de combat et Agente secrète. D’autres livres ont été publiés.

  2. Leduc permalink

    En fait, si l’on se penche sur les publications journalistiques (cf. un article récent de Floran Vadillo dans Le Temps des médias), l’affaire n’a réellement éclaté au grand jour que lorsque Fabius a commandé un rapport à Tricot, à la demande de Mitterrand, sachant que VSD et l’Express allaient effectivement publier des articles commençant à être compromettants.
    Je redoute donc que vous n’ayez une vision téléologique de l’affaire : si Joxe et Hernu pouvaient être en bisbille (un socialiste fana des bidasseries c’est souvent antipathique), il me paraît peu probable que cela ait été jusqu’à balancer Hernu en pâture à l’opinion publique. Ainsi, Joxe a effectivement fait son travail d’information à Mitterrand dès le 17 juillet, et effectivement c’est la PJ qui a dévoilé le pot aux roses aux flics néo-zélandais, mais de là à dire que Joxe a fait exprès de provoquer la démission de Hernu, je trouve qu’il y a un grand pas. C’est pourquoi j’aimerais connaître vos sources.
    Bien sûr, Joxe n’en pouvait plus à la fin de cet entêtement suicidaire dans lequel s’était enfermé Hernu, et il est probable – pour ne pas dire certain – qu’avec Fabius et Badinter, ils aient fini par l’acculer vers la démission en lui retirant le soutien de Tonton (soit dit en passant, ce dernier l’avait déjà prévenu le 14 juillet que s’il ne rattrapait pas le coup, il sauterait). Et là, les échéances législatives de 1986 sont une raison plus que suffisante pour sacrifier Hernu qui allait faire plonger tout le gouvernement encore plus profondément que ce qui était prévu.
    Mais ce qui me titille le plus, c’est que si Joxe et cie ont pu avoir ce raisonnement, je ne vois pas pourquoi il l’auraient eu dès la mi-juillet – ce en quoi je dis que vous me semblez être téléologique. En effet, il ne faut pas oublier que la Nouvelle-Zélande et la France coopéraient en matière policière, et que c’est par l’intermédiaire d’Interpol que la Nouvelle-Zélande avait fait sa demande d’identification. Or il était impossible de mentir effrontément à Interpol. Ainsi, si même si Joxe rechignait à balancer la DGSE, il aurait dû le faire pour deux raisons : 1) on ne peut pas mentir en plus à Interpol, 2) Mitterrand continuait, comme à son habitude, à garder un flou sur ses consignes – lui était dans l’attente que l’affaire se tasse – et Joxe s’est donc probablement dit que Mitterrand allait régler tout cela, sans doute par des moyens diplomatiques, et donc que lui-même avait la latitude de « balancer » la DGSE. (Je mets balancer entre guillemets parce que dans cette hypothèse cela aurait été plus de la coopération que de la collaboration.) Et enfin, (raison 2,5), il ne faut quand même pas oublier que cette demande d’identification n’était que routinière : tout ne passe pas par Joxe ; il n’avait sans doute pas été informé dès le début de la demande, et c’est pour cela que la première demande d’identification a passé ; ce n’est que la deuxième qui fut dévoyée avec la renumérotation du numéro de « l’oncle Emile » vers un appartement vide.)
    Mais tout cela n’est qu’hypothèses, et le rôle de Joxe me reste très embrumé. Qu’en dites-vous ?

    • Votre point de vue est l’autre face de l’analyse :
      1- Vous pensez que Joxe ne pouvait être au courant,
      2- Et que s’il l’avait été il n’aurait pas sciemment jeté Hernu en pâture aux loups.

      Quant à mon analyse :
      1- Une bombe explose et coule le Rainbow Warrior, Interpol demande pour le compte de la Nouvelle-Zélande l’origine d’un numéro de téléphone qui commence par +33, la demande arrive dans les services du Ministère de l’Intérieur, on découvre que c’est un numéro de la DGSE et on donne l’info à Interpol sans que Joxe ne soit au courant ? Quand on connaît un peu le fonctionnement de l’administration parisienne et des ministères, la crevette est franchement dure à avaler !
      2- De la 1ère réponse découle la 2ème…La politique est ainsi…

      Merci pour la qualité de cet échange !

  3. Leduc permalink

    Attention à l’amalgame ! Je suis loin d’avoir une vision angélique de Pierre Joxe ; je reste simplement dubitatif quant à son rôle dans l’affaire. En effet, les témoignages sont contradictoires, et les documents peu nombreux.

    Après avoir rassemblé mes sources, voici ce que je peux vous résumer :
    – selon Derogy et Pontaut, dans Enquête sur trois secrets d’Etat (p. 183), Mitterrand est plus ou moins au courant dès le 14 ou le 15 juillet. Il a donc le choix entre les aveux – qui consistent en une « coupure des ponts » avec la Nouvelle-Zélande et la non-coopération dans l’investigation, mais avec une démarche diplomatique en parallèle – ou bien la négation. Mitterrand choisit de continuer de nier parce que Hernu persiste dans son mensonge rassurant – lui croit que la DGSE a tout verrouillé et qu’elle ne se fera pas prendre. De l’autre côté, la PJ continue son enquête en ignorant tout de l’affaire ; elle prévient tout de même la DGSE de ses recherches quand elle s’aperçoit que celles-ci mènent chez elle, mais celle-ci s’obstine dans sa « confiance tranquille ». Pour autant, la PJ ne balance pas tout aux Néo-Zélandais et va jusqu’à leur mentir ; mais au fur et à mesure que le temps passe, elle est bien obligée de fournir certaines réponses. Ce semble donc être un mélange de désinformation à la PJ et de sous-estimation de cette dernière par la DGSE. Comme le dit un agent de la DGSE : « Nous ne nous attentions pas à être trahis de l’Intérieur. » J’en conclus ici que dans le flou des consignes et dans la désinformation ambiante, Joxe n’a pu donner de consignes précises quant à la conduite à tenir face aux Néo-Zélandais.
    – Cette thèse me semble appuyée et poursuivie par Sophie Merveilleux du Vignaux, dans Désinformation et services spéciaux (p. 181), qui s’appuie en fait sur Derogy et Pontaux. Elle cite Libé du 10-11/VIII/1985 qui reproduit la lettre que Mitterrand adresse à Lange (pas d’indication sur la date, ce qui est fâcheux) et que voici : « [le] gouvernement a demandé à [ses] services de justice et de police d’apporter leur totale coopération à ceux de [leurs] enquêteurs qui se trouvent actuellement dans [son] pays ». L’auteure pense que Joxe en déduit que la France n’a rien à se reprocher et qu’ainsi rien ne devrait faire obstacle à la coopération. Ainsi, un juge d’instruction français est désigné dans une commission rogatoire internationale, et l’auteure de reproduire la citation de l’agent de la DGSE, avec quelques différences cependant, et de l’attribuer à l’amiral Lacoste.
    – C’est Laurent Huberson qui continue de brosser l’ambiguïté de la situation de Joxe, à mon sens, dans Enquête sur Edwy Plenel (p. 269 ; il cite notamment un entretien qu’il a obtenu avec Pierre Joxe le 26/I/2005) : quand la police Néo-Zélandaise demande à la PJ de collaborer et que celle-ci « découvre le pot aux roses », « Pierre Joxe est coincé. D’un côté il ne peut pas empêcher la PJ d’enquêter. Les magistrats qui supervisent leurs investigations ne le comprendraient pas. D’un autre, il faut protéger le gouvernement et limiter les dégâts politiques prévisibles. » Cela pousse Joxe à envoyer ses enquêteurs en week-end dès le jeudi, ce qui n’est pas dans ses habitudes (il n’est pas précisé lequel, mais le 18 juillet me paraît hautement probable). Or comme Hernu continue de nier – et donc ne s’oppose pas à la collaboration des deux polices -, Joxe enquête sur un possible mensonge de celui-là.
    – Cette thèse est également celle de Pierre Favier et Michel Martin-Roland, exposée dans La Décennie Mitterrand (t. 2 Les épreuves, p. 333) : le déni des autorités françaises se justifie pour eux par le souci de gagner du temps afin de permettre aux agents encore présents en Nouvelle-Zélande de retourner en France. Pierre Joxe coopère donc avec la police néo-zélandaise tout en « faisant en sorte que l’enquête n’avance pas trop vite », ce qui convient à Hernu qui cherche à couvrir l’armée et les Services, et donc à « ne pas s’exposer personnellement ». Par ailleurs, ils expliquent le silence de Mitterrand en trois points : 1) préserver l’image de la France et donc de son chef ; 2) préserver celle de l’armée et des Services ; 3) préserver celle des socialistes et de Fabius, qui prône la morale en politique depuis son arrivée à Matignon.
    – Soit dit en passant, l’attitude insolente de Charles Hernu semble confirmée par Jacques Attali qui, lorsqu’il lui demande des nouvelles de cette affaire le mercredi 17 juillet, cite Hernu dans son Verbatim (p. 834) : « Ne t’inquiète pas. Si l’affaire s’envenime, je connais le colonel qui acceptera de faire quinze ans de prison pour cela. »
    – Jean Guisnel, dans sa biographie de Charles Hernu (Charles Hernu ou la République au cœur, pp. 518-9), rejette alors la faute en amont sur l’imprudence du Service Action qui a attribué ses numéros de façon téméraire, et sur l’irresponsabilité de Jean-Claude Lesquer, chef du SA, parti en Corse quand Prieur appelle Paris à la rescousse. S’il note que la DGSE tint longtemps rigueur à Joxe d’avoir averti Mitterrand « de l’énormité de la catastrophe » – puisque celle-là, avec Hernu, fondaient tous leurs espoirs sur le fait que « le barrage ne cédera pas », il précise « qu’en mentant effrontément et en affirmant qu’elle [la DGSE] n’était pour rien dans l’affaire, c’est elle qui ouvrait à la police française la voie de la coopération avec les limiers d’Interpol. »

    Enfin, je ne serais pas intellectuellement honnête si je précisais pas que je n’ai pas encore eu le temps de me plonger véritable dans le « témoignage » de Gilles Ménage (L’œil du pouvoir), ni que Franz-Olivier Giesbert passe complètement outre la question joxienne dans sa biographie de Mitterrand (François Mitterrand, une vie) et que Georges Marion ne fait que la survoler dans Profession « fouille-merde » (p. 107) lorsqu’il écrit : « Quant à Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur, qui commençait à percevoir l’ampleur de l’embrouille, il s’était précipité chez François Mitterrand qui en savait sans doute un peu plus pour l’avertir que ses services soupçonnaient fortement la DGSE d’avoir perpétré un coup tordu en Océanie. »
    Je me dois également de préciser qu’alors que Pierre Joxe fut souvent désigné comme étant l’informateur de Plenel (et Marion) sur la « troisième équipe » (cf. les répercussions de l’article de Plenel dans Le Monde daté du 18/IX/1985), il s’agit en réalité de Pierre Verbrugghe ainsi que l’expliquent Georges Marion et Laurent Huberson.

    Ce long billet donc, sans réflexion aucune et en recrachant simplement mes lectures (il m’en reste encore de nombreuses à faire), pour vous exposer les raisons désarroi quant au rôle de Pierre Joxe. Encore une fois, on finit par se mordre la queue puisque l’on arrive à « l’incompétence » de la DGSE qui décidément a les épaules bien larges, et la question de sa relation antipathique voire cathartique avec Hernu (qui, dans cette affaire, n’est abordée à ma connaissance que par l’amiral Lacoste dans son rapport du 8/IV/1986) et de ses décisions ultérieures dans la phase policière restent obscures. J’en retire néanmoins qu’une fois de plus, le manichéisme est proscrire et que la complexité de l’affaire, tout autant que celle de l’organigramme du pouvoir et de la personnalité des personnages, font qu’un jugement reste impossible à porter.

    Je suis également ravi de cet échange, et reste, comme toujours, curieux de connaître votre position.

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